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7 janvier, 2010

Caterpillar, les licenciés en plan

Classé dans : Actualité — cgtcaterpillar @ 12:50

Libération : 05/01/2010 à 00h00

Caterpillar, les licenciés en plan

Le processus de reclassement des ouvriers congédiés en mai dernier par le leader mondial des engins de chantier s’achève ce mois-ci. La majorité des 600 salariés mis à pied cherchent toujours un emploi.

Par FRANÇOIS CARREL Envoyé spécial à Echirolles (Isère)
Des employés de Caterpillar installent un drapeau au sommet d'une tour sur le site de Grenoble le

Des employés de Caterpillar installent un drapeau au sommet d’une tour sur le site de Grenoble le 20 avril 2009. (© AFP Jean-Pierre Clatot)

Le 11 mai, après quatre mois d’un conflit qui fut l’un des plus durs et des plus emblématiques de la crise traversée cette année par l’industrie française, le plan social de la branche hexagonale de Caterpillar, leader mondial de la construction d’engins de chantier, est validé par trois syndicats. Il prévoit 600 suppressions de postes sur les 2 500 que comptent alors les deux usines iséroises du groupe américain : 120 salariés en CDI signent un départ volontaire, et 480 apprennent leur licenciement par un recommandé, le 12 juin. Une surprise totale pour la plupart, la direction étant restée opaque sur le choix des congédiés. Jusqu’à ce jour, les syndicats n’ont pu avoir ni la liste des noms ni les barèmes de notation utilisés pour la constituer…

Plus de six mois ont passé depuis que le couperet est tombé. Pour Caterpillar, les signes de reprise se précisent. Le groupe a certes enregistré une chute des ventes en 2009, contrastant avec un chiffre d’affaires record et plus de 3,5 milliards de dollars (2,4 milliards d’euros) de bénéfice net en 2008. Mais après avoir licencié 22 000 salariés en 2009, soit 16% de ses effectifs mondiaux, Caterpillar a vu le cours de son action passer de 30 à 40 dollars cet été jusqu’à près de 60 dollars cet hiver. Il y a eu et il y aura des dividendes versés pour 2009, au moins autant qu’en 2008…

Et les licenciés, ouvriers dans leur écrasante majorité, que sont-ils devenus ? Une quinzaine sont allés, à titre individuel, aux prud’hommes. «Nous n’obtiendrons que des dommages et intérêts, pas la reconstitution des emplois, dit Pierre Janot, avocat du comité d’entreprise, qui les défend. La démonstration de la nécessité de licencier n’a pourtant pas été faite. L’épisode de crise économique a permis à Caterpillar de réaliser une opération de restructuration d’ampleur, préparée depuis longtemps. Or, le groupe avait les moyens de tenir face à la crise, de faire d’autres choix que les licenciements.» Pierre Piccaretta, délégué CGT de Caterpillar, résume : «Ils ont choisi de préserver les dividendes, pas les salariés.»

Parmi les salariés licenciés, 415 ont opté pour un congé de reclassement qui leur garantit, durant six à huit mois, 80% de leur salaire, et leur permet d’avoir une formation… si le groupe accepte de la financer. Aujourd’hui, seuls 130 d’entre eux semblent à peu près tirés d’affaire, avec en poche un CDI (24 personnes), un CDD, une promesse d’embauche, un départ prochain à la retraite ou une création d’entreprise. «C’est un motif de satisfaction, étant donné le marché du travail extrêmement déprimé», relève Jean-Charles Martin, directeur de BPI Grenoble, société chargée de ces reclassements. Mais une partie des congés de reclassement va se terminer fin janvier. Les salaires – déjà réduits – vont cesser. Il y aura, avant les premiers versements d’allocation-chômage, une période de carence de trois à quatre mois durant laquelle les licenciés devront vivre sur leurs indemnités de licenciement. La situation deviendra critique, la tentation forte d’accepter n’importe quoi, des emplois moins rémunérés et plus précaires… A la veille de cette échéance, rencontre avec quatre «Cater», entre amertume, espoirs, et angoisses.

Michel Pisicchio, 55 ans trente-six ans d’ancienneté comme «outilleur»

«Le ciboulot tourne à vide»

«J’avais le bon boulot, valorisant, autonome, bien rémunéré. Sur la quinzaine de salariés à ce poste sur Grenoble, on est trois à avoir été licenciés. Quand j’ai ouvert ma lettre, après un quart d’heure pour réaliser, j’étais complètement détruit. J’avais eu une engueulade avec mon chef il y a un an. Est-ce que ça a joué ? C’était la tache sur la nappe, ils n’auraient vu que ça, et pas le bouquet de fleurs à côté ?

«Je n’ai pas pu retourner bosser après la lettre. Je suis repassé deux ou trois fois à l’atelier, voir les copains : mon poste est occupé par quelqu’un d’autre. Ça, ça me reste vraiment en travers de la gorge. J’ai l’impression d’avoir été une chaussette sale qu’ils ont jetée parce que je ne leur plaisais plus. Je ne me voyais pas partir comme ça. Au début, j’ai continué à aller le matin boire le café avec les copains restés chez Cater, avant qu’ils prennent leur poste. Si j’étais parti à la retraite, je serais un ex-Cater. Là, je n’ai pas le droit. Je ne suis plus rien.

«Ils m’ont donné 57 000 euros, mais ça ne me console pas. Ça ne représente pas mes trente-six ans d’investissement dans cette société. Ça a bouleversé tous mes projets. J’avais acheté une vieille maison à la campagne, je la faisais retaper pour mes vieux jours. Je l’ai revendue cet été : je n’avais plus la force de m’en occuper, de suivre les artisans. Je n’ai pas touché à ma prime. J’aurai préféré ne pas avoir cet argent et garder ma maison.

«Heureusement, avec BPI [la société chargée des reclassements, ndlr], j’ai trouvé une formation d’opérateur sur machine à commande numérique, trente-cinq heures pas semaine. Je finis mi-mai. Je vais voir si je trouve un emploi valorisant, dans mes compétences. Je voudrais savoir si ce que j’ai fait a servi à quelque chose. La formation, c’est le moment où ça va bien, c’est intéressant, je suis concentré, je sors tout le reste de ma tête. Sans ça, le ciboulot tourne à vide. Toute une vie dans cette boîte, et sur un coup de dé… Et l’action qui ne cesse de remonter…»

Slim Mansouri, 43 ans quatorze ans d’ancienneté comme soudeur, puis agent de qualité, ancien élu CGT

«L’usine, plus jamais»

«Mon licenciement, ça a été un soulagement. J’avais pété les plombs en tant que « green belt » – sous-chef, quoi – à qui on demandait de réduire les coûts avec système de production pompé chez Toyota. Moi, je voulais travailler à la limitation des défauts, eux pensaient à la réduction de personnel. Je ne veux plus jamais travailler dans une usine, avec tous ces outils qui sont là uniquement pour améliorer les profits et qui font des ouvriers des pions.

«Je m’étais préparé un peu, je veux bosser dans la climatisation, le froid, un marché très porteur. J’avais une formation de soudeur-tuyauteur dans la plomberie. Du coup, c’est logique, pour moi. Sauf qu’aucune de mes compétences acquises chez Cater ne me sert pour ce projet. J’avais trouvé une formation à 9 400 euros, mais dans un premier temps, ils ne voulaient me financer que 6 000 euros ! La moindre des choses, ça serait pourtant qu’ils prennent en charge nos formations en échange de notre investissement chez eux pendant toutes ces années !

«Pas question de toucher à ma prime pour ça, c’est ma sécurité pour l’avenir, pour mes quatre enfants. Il faut bien voir que ce n’est pas une PME que je suis en train de taper, mais bien une montagne de dollars ! Finalement, Caterpillar a accepté de m’allouer 1 700 euros de plus. Entre-temps, la formation a commencé, sans moi : il ne manque donc plus que 350 euros. Je vais les payer…»

Fabien Dubus, 37 ans quinze ans d’ancienneté comme soudeur, puis «team leader»

«Fin janvier, je ne toucherai plus rien»

«Je me suis investi instinctivement dans le conflit dès le début, malgré les pressions de ma hiérarchie, par fierté. Avec leur chiffre d’affaires record, ils voulaient licencier 733 personnes… Je voulais que mes enfants puissent dire demain : notre père s’est battu, il ne faut pas se laisser faire. Quand j’ai ouvert mon recommandé, j’avais le cœur serré. J’ai eu des semaines de malaise, puis j’ai tourné la page… Même si j’ai un pincement chaque fois que je vois un Cater jaune au coin d’une rue. Je ne pensais pas être licencié : avec quatre enfants, mon ancienneté, mes trois derniers rapports annuels excellents… Ils n’ont pas respecté les modes de calcul : je les ai attaqués aux prud’hommes.

«Chez BPI, ils ont été compétents, ils m’ont motivé. J’ai passé des qualifications de soudeur, c’était pas facile : mon savoir-faire de chez Cater, de la grosse soudure à plat, c’est pas utile ailleurs. Il faudrait que je suive d’autres formations, mais mon crédit formation est épuisé. Je voudrais retrouver un poste dans une grosse boîte : on se fait exploiter un max dans les petites. Une PME de la région m’a proposé un poste à moins de 1 500 euros net, sans aucun soutien pour les déplacements, les repas, alors que je touche encore 1 800 euros… Ma femme ne travaille pas, on a un emprunt à vingt ans pour notre appartement : on a refusé.

«On ne veut pas prendre le risque de toucher à ma prime de licenciement de 32 000 euros : ça nous rassure un peu pour l’instant. Mais fin janvier, je ne toucherai plus rien, pour soixante-quinze jours, alors j’ai un peu de souci. Cette semaine, je suis allé m’inscrire en agence d’intérim. Ils m’ont dit : « Peut-être après les fêtes… » Bien sûr, quand il faudra, je prendrai n’importe quoi, mais pour l’instant, je vise l’équivalent de ce que j’avais chez Cater. Et s’ils me rappellent, j’y retourne : ils m’ont dit que j’étais prioritaire.»

Marie Farbos, 58 ans quarante et un ans d’ancienneté comme agent aux ressources humaines

«L’argent ne peut gommer la manière»

«Entrée chez Cater à 17 ans, je devais prendre ma retraite en mars 2010. Avec mon ancienneté record, je n’aurais pas dû partir si on avait appliqué les procédures… Ça s’est réglé en haut lieu, chaque service a été redessiné. On n’en a rien su.

«Pour moi, bien sûr, c’est le jackpot : je serai de toute façon à la retraite à la fin de mon congé de reclassement, mais je pars avec quarante-six mois de salaire au lieu de six ! L’argent, pourtant, ne peut gommer la manière dont ils m’ont licenciée. Après la lettre, je n’ai jamais remis les pieds chez Cater. Ils m’ont demandé par écrit de rendre mon badge, mes clefs ; comme si j’étais une pestiférée. Je leur ai tout renvoyé par la Poste, avec un post-it.

«Pendant deux mois, j’ai été très mal. Je n’ai dit au revoir à personne. Personne ne m’a appelée. Mes collègues directes n’ont-elles tout simplement pas osé ? En interne, il est vrai que personne ne sait qui a été licencié, qui est parti volontairement. La direction voulait réduire les effectifs ? Ce sera effectif au 31 janvier… Mission accomplie, quel que soit le coût des licenciements.»

L’album des «Cater». Les photographies sont extraites de Caterpillés, petit livre saisissant regroupant des portraits de licenciés et des clichés du conflit réalisés par le photographe grenoblois Bernard Ciancia. Il est publié par l’association La mémoire des Caters, fondée par des salariés du groupe. En vente sur le site www.les-cater-enlutte.fr (7,50 euros). PhotosBernard Ciancia

12 novembre, 2009

Caterpillés , le livre de photographies

Classé dans : Actualité — cgtcaterpillar @ 14:19

 

Caterpillar. « Caterpillés »têtes brûlées

http://www.les-cater-enlutte.fr/images/photos/grandes/page%20d%27acceuil.jpg

Après le conflit social contre les licenciements à Grenoble et à Échirolles, la direction de Caterpillar continue d’écraser ses salariés. Et, à travers cette galerie de portraits sans fard, insupportable pour 
les patrons, ils ripostent.

Echirolles, envoyé spécial

« Dois-je rappeler que les familles ont été menacées  ? » À la mi-avril, Chris Schena, vice-président de Caterpillar Europe, sort l’artillerie lourde, dans les colonnes du Figaro Magazine, contre les ouvriers d’Échirolles et de Grenoble, coupables à ses yeux d’avoir participé à la « séquestration » de cinq dirigeants « dans une atmosphère de violence et de torture morale ». Hum  ! les voilà, c’est eux. La crise en pleine gueule. Quelques « tortionnaires » parmi d’autres, en haut, en bas, de face. Identifiés comme le « noyau dur » par la direction, ils nous encerclent, ils nous occupent. Il y a Fernand, Cyril, Slim, Fabrice, Assane, Zizou, Franck, Fehmi, Nordine, Fabien, Charles, Michel et encore d’autres. Aujourd’hui, il leur reste un matricule. Puis, souvent, des enfants eux aussi, et des familles en péril, elles, dans leur chair, dans leur vie. Au printemps, ils se sont bagarrés contre les 733 licenciements programmés dans les deux usines iséroises de Caterpillar. Et, quelques mois plus tard, beaucoup d’entre eux connaissent le funeste destin qu’ils ont combattu  : virés, quelques-uns pour « faute lourde » ou « grave », et les autres pour « motif économique », dans le cadre du plan. Des bourreaux, les « Caterpillés »  ? Ce sont ces hommes – quasi exclusivement – que Bernard Ciancia, photographe professionnel et voisin de l’usine Caterpillar de Grenoble, a choisi d’accompagner pendant et après la lutte. Il vient de réaliser cette galerie de portraits, rassemblés, avec d’autres images, dans un petit ouvrage publié par l’association la Mémoire des Caters et présenté, vendredi dernier, lors d’une rencontre publique à Échirolles (lire ci-contre). Non sans difficulté  : pendant des semaines, il a tenté, en vain, de s’installer dans la cellule de « reclassement » mise en place pour le compte de Caterpillar à Meylan, une banlieue huppée et éloignée des quartiers populaires où, pour la plupart, vivent les salariés de l’entreprise. « Je pensais que cela pouvait aller de pair avec une reconversion, avance-t-il. C’est une manière de se reconstruire, de reconnaître la dignité de ces gens. Mais les patrons ont refusé et, il faut bien le dire, chez Caterpillar, ils veulent continuer de démolir leurs anciens salariés, de les écraser. »

Le cas d’Alexis Mazza est, à cet égard, exemplaire. Délégué syndical central CGT de Caterpillar depuis le départ en préretraite de son prédécesseur, cet usineur de trente-huit ans, père de deux enfants, continue de subir les foudres de la direction (lire son portrait dans l’Humanité du 27 avril). Il a d’abord été mis à pied pendant deux mois, puis son licenciement pour « faute lourde » a été refusé par l’inspection du travail et il a réintégré l’usine fin juin. Mais, tout en contestant en justice sa désignation comme délégué syndical, la direction a déposé un recours hiérarchique auprès du ministère du Travail  ; Xavier Darcos doit l’examiner d’ici à janvier 2010. « À entendre la direction, je suis le meneur de tout et je suis 
extrêmement machiavélique, raille-
t-il. Selon eux, j’ai organisé la retenue des dirigeants, j’ai démonté un portail, j’ai entraîné des gens “d’origine africaine ou maghrébine” à insulter les patrons, j’ai bousculé des chefs, j’ai fait des réunions syndicales sans autorisation… C’est totalement absurde et faux  : j’ai une centaine d’attestations dans mon dossier. Moi, je dois tout aux patrons. Il faut le dire, c’est grâce à eux qu’on n’a jamais fait autant d’adhésions au syndicat qu’aujourd’hui, que le niveau de conscience s’est élevé par la lutte. C’est sans doute cela qui gêne la direction. » Responsable CGT de la métallurgie dans l’Isère, Patrick Bernard confirme  : « Alexis Mazza paraît peut-être arrogant, mais en fait, pendant la lutte, ce mec entier, apprécié par les salariés qu’il a accompagnés, ce qu’il a fait, c’est d’éviter des drames humains. Accepter qu’il soit licencié, ça serait une injustice insupportable à mes yeux. » Pour Renzo Sulli, maire PCF d’Échirolles, « il y a une volonté d’humilier, à travers l’acharnement contre Alexis, tous les travailleurs en lutte de Caterpillar. La direction doit maintenant adresser un signe d’apaisement ».

Les « Caterpillés », c’est entendu, sont des têtes brûlées, consumées par l’atmosphère de violence et de torture morale  ; dedans, pour ceux qui restent, c’est la chasse aux temps morts à leur poste de travail  ; dehors, pour les sacrifiés aux dividendes, la traque au bifteck. Doit-on rappeler que les familles sont menacées  ?

Thomas Lemahieu

Choc des photos… À la direction

C’est une image qui fiche encore 
la frousse… en tout cas, aux dirigeants de Caterpillar. Déjà parue dans 
le Monde 2, elle figure désormais 
en couverture de Caterpillés, le livre de photographies de Bernard Ciancia publié au profit de l’association la Mémoire des Caters, avec le concours financier de la ville d’Échirolles et des deux conseillers généraux communistes locaux. Intolérable hier et aujourd’hui. « Vous croyez que, quand ils ont vu cette photo, les Américains ont cru que la situation était sous contrôle chez Caterpillar ? » interroge Renzo Sulli, maire PCF d’Échirolles. Pierre Piccarreta, 
le charismatique meneur des assemblées générales, rapporte encore  : 
« Pour inviter les salariés à venir à notre soirée, on a mis les photos un peu partout dans l’usine, mais la direction ne les supporte pas, elle a voulu les enlever. Et on sait pourquoi  : ces photos dramatiques ont été prises volontairement pour exprimer la violence que nous subissions. »

L’ouvrage est disponible à un prix minimal de 5 euros (plus 2,50 euros 
de frais de port) auprès de l’association la Mémoire des Caters, 
6, rue Nicéphore-Niépce, 38130 Échirolles. Contact  : 06 70 99 70 88. 
 Site Internet  : www.les-cater-enlutte.fr

 

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